Tout comme la liberté, l’égalité aussi est une excellente chose et tout le monde aussi est pour ! Nous croyons en l’égalité fondamentale de tous les hommes et en leur égale dignité foncière.

Mais cette égalité foncière s’accompagne de nombreuses inégalités de fait qu’il serait utopique de vouloir nier. Les hommes n’ont évidemment pas tous les mêmes capacités physiques ni intellectuelles, ils ne peuvent donc pas tous exercer le même rôle dans la société. Il y a une grande diversité dans les fonctions et les professions exercées. Et il y a donc aussi une grande diversité dans la possession des biens acquis (fortune, culture, position sociale).

Cette grande diversité peut être source de conflits si chacun ne pense qu’à en jouir égoïstement. Mais ce peut être un grand bien si chacun s’investit au maximum de ses capacités, à la mesure des talents reçus. Tout l’ordre social est basé sur cette inégalité et sur les devoirs qui en découlent pour chacun, seuls les abus devant être réprimés.

L’idéologie révolutionnaire, au nom de l’égale dignité humaine, prétend nier toutes ces inégalités pratiques et même les interdire. Le summum de cette utopie a été la nuit du 4 août 1789 où furent abolis, par principe, tous les privilèges. Aujourd’hui encore l’imprégnation révolutionnaire des esprits est telle que le mot même de « privilège » paraît indéfendable.

Bienfait des privilèges

Or il y a toujours eu des privilèges, c’est la vie même de la société qui l’impose. Et la plupart des privilèges sont parfaitement justifiés et même parfois indispensables, vitaux pour la société. Mais à côté de cela, il y a aussi des privilèges abusifs, plus exactement des privilèges qui sont devenus abusifs. Ce sont ceux-là seulement qu’il convient d’abroger (ou à tout le moins de réduire) !

Prenons un exemple tiré de l’actualité : le statut des cheminots. Le gouvernement remet en cause ce statut prétendant que les cheminots sont des privilégiés et que c’est l’une des causes du déficit de la SNCF, ce à quoi les syndicats répondent que les cheminots ne sont pas du tout des privilégiés et que les avantages qui leur restent sont parfaitement justifiés par les rigueurs et contraintes de leur métier.

Nous voyons bien par cet exemple que le mot privilégié a pris le sens de « détenteur de privilèges abusifs », sous-entendant que ceux dont les privilèges n’ont rien d’abusif ne sont pas privilégiés et qu’il n’y a aucune honte à défendre bec et ongle ces privilèges au nom de la « non remise en cause des avantages acquis » !

Mais tous reconnaissent qu’à l’époque où il fut mis en place (1920), le statut des cheminots était parfaitement justifié et même ne compensait que très partiellement leurs très dures conditions de travail. Et le président Macron, lui-même, est le premier à reconnaitre que ce statut était parfaitement justifié à l’époque (cf. sa déclaration lors de sa visite au salon de l’agriculture).

Et tous reconnaissent aussi que trois quarts de siècle plus tard (la dernière locomotive à vapeur a roulé en 1974), plus rien ne justifiait le maintien de privilèges exorbitants comme la retraite à 50 ans des cheminots : à partir de 2006, le nombre d’annuités nécessaires pour bénéficier d’une retraite à temps plein a été progressivement augmenté jusqu’à un alignement sur le droit commun. Dès lors la possibilité théorique de prendre sa retraite à 50 ans perdait tout intérêt et de moins en moins de cheminots choisissaient d’en profiter. Or cette réforme s’est faite en douceur sans provoquer de la part des syndicats le centième des réactions actuelles devant le projet d’abrogation de ce qu’il reste du statut des cheminots.

On pourrait prendre d’autres exemples moins placés sous le feu de l’actualité, par exemple le statut des dockers, lui aussi très exorbitant du droit commun mais qui se justifiait à l’époque de sa mise en place où les dockers portaient leur charge sur leur dos et où les accidents de travail étaient fréquents. Maintenant que tout est mécanisé, le maintien d’un tel statut est-il aussi justifié ?

Tout cela pour dire que les privilèges sont indispensables à la vie de la société. Mais comme la société évolue, parfois certains privilèges deviennent abusifs et il est nécessaire de procéder à leur abrogation. Tout cela est normal et fait partie de la vie même de la société.

Les privilèges, juste conséquence des inévitables inégalités sociales sont indispensables, vitaux pour la bonne marche de la société, seuls les abus doivent être abrogés.

Abrogation des privilèges

En 1789, certains privilèges étaient devenus abusifs et il était plus que légitime de vouloir les abroger. Mais au nom de cet égalitarisme et prenant prétexte de ces quelques privilèges effectivement abusifs, on a aboli tous les privilèges, y compris ceux qui étaient parfaitement justifiés et même vitaux pour la société.

Les privilèges du tiers-état dont personne ne parle étaient pourtant les plus nombreux et variés : chaque corporation, chaque métier, chaque entreprise artisanale, chaque commune était doté d’un grand nombre de franchises et privilèges à l’intérieur desquels, chaque ouvrier chaque paysan si pauvre soit-il se trouvait protégé, assuré de bien apprendre son métier et de pouvoir en vivre et de transmettre ensuite ces privilèges à ses propres enfants.

Les privilèges de la noblesse, certes en grande partie devenus abusifs, avaient pour contrepartie un quasi monopole du service armé. Leur abolition totale (alors qu’il suffisait de les réduire de tout ce qu’ils avaient d’abusif) entraîna la notion de peuple en armes. En effet à cette époque la fonction militaire n’était assurée que par la noblesse et des soldats de métier, la guerre était donc limitée car les ressources étaient restreintes. La suppression des privilèges de la noblesse fut compensée par la « levée en masse » des citoyens et on assista alors au passage à la guerre totale (c’est toute la nation qui était en armes) ce qui explique le coût humain exorbitant des guerres modernes (de Napoléon jusqu’aux millions de morts des deux dernières guerres).

Les privilèges du clergé avaient pour contrepartie un quasi monopole de l’éducation populaire, des soins à la population et des hôpitaux (appelés pour cette raison hôtel-Dieu).Comparons le budget actuel de l’Education Nationale joint à celui de la sécurité sociale avec la dime (prélèvement de 10% des revenus de l’époque) suffisant à financer les mêmes services (en dépit de bien des privilèges devenus abusifs notamment dans le haut clergé).

Tout cela fut rayé d’un trait de plume le 4 août 1789. Il en a résulté une ruine sociale sans précédent. Toute la misère ouvrière du 19° siècle en fut la conséquence directe et nous ne sommes pas encore aujourd’hui totalement relevés de cette véritable catastrophe sociale.

Nous n’avons évidemment plus aucune idée de ce qu’étaient tous les privilèges imbibant la société de l’époque, car la propagande n’a mis l’accent que sur les quelques rares privilèges devenus effectivement abusifs. Le statut des cheminots, à l’époque où il fut mis en place en 1920, est un exemple de privilège parfaitement justifié.

 Il reste encore aujourd’hui bien des privilèges parfaitement justifiés comme celui des enseignants ayant presque quatre mois de congés cumulés imposés par les vacances de leurs élèves et compensé par une moindre rémunération. Mais le plus souvent ces privilèges sont « transparents » on ne les remarque pas tant ils paraissent aller de soi sauf lorsqu’on en est privé ou dès qu’ils deviennent abusifs. De toute façon, notre société compte bien moins d’excellents privilèges parfaitement justifiés qu’il n’y en avait en France avant la Révolution. C’est pourquoi notre société ressemble tant à une foire d’empoigne où règne la loi de la Jungle.

La nuit du 4 août 1789 avec son abolition des privilèges fut une effroyable catastrophe sociale dont nous n’avons pas fini de payer les conséquences.

L’égalitarisme d’aujourd’hui

L’actualité, avec ce débat sur le statut des cheminots montre que tout le monde (ou presque) a pris conscience des limites de cet égalitarisme outrancier. Mais si cet égalitarisme est aujourd’hui presqu’universellement reconnu outrancier dans le domaine social, il se réfugie dans le domaine sociétal :

L’égalité homme-femme est devenue un véritable tabou qu’on ne saurait remettre en question sans être aussitôt voué aux gémonies. Or s’il est bien évident que l’homme et la femme ont une égale dignité, il est non moins évident qu’ils n’ont ni les mêmes aptitudes, ni les mêmes goûts et qu’il est aberrant de ne pas vouloir en tenir compte. Et là où la nature refuse de se plier à l’idéologie on ira jusqu’à instaurer des quotas pour rétablir l’égalité, ce qui aura évidemment l’effet inverse.

Et au nom de cette même égalité homme-femme, on va aller jusqu’à mettre sur le même plan et vouloir accorder la même dignité aux relations homosexuelles qu’aux relations sexuées alors que celles-ci assurent le renouvellement des générations (ce qui n’est pas du luxe au vu de notre déclin démographique) quand celles-là sont par définition stériles. Et l’on va même jusqu’à stigmatiser sous le nom d’« homophobie » la simple préférence pour des relations sexuelles sexuées alors que ce devrait être la norme.

Et l’idéologie du genre, toujours au nom de cette même égalité va prétendre dissocier totalement le genre prétendument choisi du véritable sexe biologique comme si la différence n’était pas criante. Qui dira le nombre de dépression et même de suicides auxquels aura finalement abouti la poursuite d’une telle idéologie pourtant toujours démentie par les faits. L’actualité nous en fournit maints exemples.

Il est très bon de résister à cette emprise idéologique, mais il convient aussi de remonter à sa cause qui est cet égalitarisme dont le principe est encore et toujours inscrit au fronton de tous nos édifices publics.

L’égalitarisme forcené des révolutionnaires de 1789 continue ses ravages dans la société d’aujourd’hui.

Bibliographie

Y a-t-il un optimum d’inégalité ?       Louis Salleron                   Itinéraires n° 185 Juillet 1974

La réduction des inégalités                Louis Salleron                   Itinéraires n° 195 Juillet 1975

Dialogue sur l’égalité                          Edmond Petit                   AFS n°19 Octobre 1978

Le complexe de Procuste                   Wladimir Volkoff              Julliard - 2e Trim. 1981

Le mensonge de l’égalité                    Gustave Thibon                Itinéraires n° 263 mai 1982

La philosophie des lumières              A.L.                                    AFS n°150 août 2000