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Et voilà! Ça c'est fait ! Ça, c'est les fêtes de Noël en famille avec sapin, cadeaux, chapon, rires des enfants, gastro des mêmes enfants et cette année une petite variante dont on se serait bien passée, le fameux gilet jaune.

Comme dans toutes les familles, il y a quelques archi- pour, quelques archi -contre et beaucoup de bof, mais tout le monde s'accorde (ouf, trois fois ouf ) sur le rejet de la violence et des casseurs. Mais quand même, proteste Juliette en s’échauffant un peu, qu'est-ce que c'est que ce pays où on n'a plus aucune liberté, surtout pas celle de manifester !

On en a marre, renchérit Paul, de servir de vache à lait et qu'on nous affiche un tel mépris ! Inutile de s'attarder sur les arguments d'un côté comme de l'autre car, d'après Pierre, force doit rester à la loi et au maintien de l'ordre à tout prix, face à des hordes ravagées et ravageuses. Bref, le même phénomène a dû se reproduire partout dans tous les foyers français, enfin chez ceux qui ont la chance de pouvoir avoir un toit pour les réunir et de quoi faire un peu la fête, car ce n'est pas le cas de tout le monde et il est plus qu'urgent de s'en rendre compte !

Dans la famille Guermeur, tout s'est bien déroulé, même pas à déplorer le bris d'une pile d'assiettes ou d'un des horribles vases de tante Suzette,  que l'on garde et conserve à chaque déménagement, on ne sait pas pourquoi. Chacun a repris son chemin, retrouvé son cadre, sa maison et son travail, mais en ce début d'année, quelque chose d'imperceptible a changé. Le peuple de France a grondé et sa colère, quelquefois légitime, quelquefois immodérée voire farfelue, est toujours là et on ne peut pas faire comme si elle n'existait pas. Elle gronde encore, parfois plus contenue, mais elle gronde toujours et le danger, ce sont les idéologues de tout poil qui sont là, tapis au bord du chemin, pour s'en emparer et la diriger vers le chaos qu'ils appellent de leurs vœux: la Révolution. S'il y a bien un pays où l'on sait ce que veut dire ce mot, c'est chez nous.

Jean-Pierre n'a pas arboré de gilet jaune sur le devant de sa voiture, tout au plus, a-t-il accroché à sa clé un petit porte-clés avec une peluche portant ciré et bonnet jaunes, juste un clin d'œil ! Jean-Pierre s'est toujours méfié des mouvements de foule, mais rien de ce qui s'est fait et rien de ce qui s'est dit ne lui a échappé et surtout pas cette remise à l'honneur des maires et des corps intermédiaires pour recueillir l'expression de la colère, la canaliser, expliquer, parlementer et faire remonter jusqu'aux  instances dirigeantes. Voilà, s'est-il dit, la chance qu'il ne faut pas laisser passer. C'est dans nos villages, dans nos mairies, dans nos villes, qu'il va falloir ouvrir le débat. Quel formidable et inespéré tremplin pour préparer au mieux les élections du printemps 2020. Mais dans l'immédiat est dans l’urgence, il va falloir parler à nos concitoyens, parler aux hommes, et voilà que lui revient en mémoire cette lettre admirable écrite par st-Exupéry la veille de sa mort. 

La voici pour vous, chers lecteurs .Lisez la  bien, avec profondeur, car nous devrons y apporter une réponse.

" Aujourd’hui, je suis profondément triste. Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui plongée dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur.

On ne sait pas le remarquer. Prenez le phénomène militaire d’il y a cent ans. Considérez combien il intégrait d’efforts pour qu’il fut répondu à la vie spirituelle, poétique ou simplement humaine de l’homme. Aujourd’hui nous sommes plus desséchés que des briques, nous sourions de ces niaiseries. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n’est pas de victoire aujourd’hui, il n’est que des phénomènes de digestion lente ou rapide) tout lyrisme sonne ridicule et les hommes refusent d’être réveillés à une vie spirituelle quelconque. Ils font honnêtement une sorte de travail à la chaîne.

 Siècle de publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.

 Il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour.

Tous les craquements des trente dernières années n’ont que deux sources : les impasses du système économique du XIXe siècle et le désespoir spirituel.  Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes : hors des sciences de la nature, cela ne leur a guère réussi. Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme. Et la vie de l’esprit commence là où un être est conçu au-dessus des matériaux qui le composent. L’amour de la maison -cet amour inconnaissable aux Etats-Unis – est déjà de la vie de l’esprit.

A quoi servira de gagner la guerre si nous en avons pour cent ans de crise d’épilepsie révolutionnaire? Quand la question allemande sera enfin réglée tous les problèmes véritables commenceront à se poser.  Faute d’un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente-six sectes qui se diviseront les unes les autres. Le marxisme lui-même, trop vieilli, se décomposera en une multitude de néo-marxismes contradictoires.

 Quel étrange soir, ce soir, quel étrange climat. Je vois de ma chambre s’allumer les fenêtres de ces bâtisses sans visages. J’entends les postes de radio divers débiter leur musique de mirliton à ces foules désoeuvrées venues d’au-delà des mers et qui ne connaissent même pas la nostalgie. Les liens d’amour qui nouent l’homme d’aujourd’hui aux êtres comme aux choses sont si peu tendus, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’absence comme autrefois. Dans cette époque de divorce, on divorce avec la même facilité d’avec les choses. Les frigidaires sont interchangeables. Et la maison aussi si elle n’est qu’un assemblage. Et la femme. Et la religion. Et le parti. On ne peut même pas être infidèle : à quoi serait-on infidèle ? Loin d’où et infidèle à quoi ? Désert de l’homme. Ainsi sommes-nous enfin libres. On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissé libres de marcher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral !

 Où allons-nous, nous aussi, à cette époque de fonctionnariat universel ? L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne système Bedeau à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur, et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les boeufs en foin.

C’est cela l’homme d’aujourd’hui.

Et moi je pense que, il n’y a pas trois cents ans, on pouvait écrire “La Princesse de Clèves” ou s’enfermer dans un couvent pour la vie à cause d’un amour perdu, tant était brûlant l’amour. Aujourd’hui bien sûr les gens se suicident, mais la souffrance de ceux-là est de l’ordre d’une rage de dents intolérable. Ce n’a point à faire avec l’amour.

Alors se posera le problème fondamental qui est celui de notre temps. Qui est celui du sens de l’homme et auquel il n’est point proposé de réponse, et j’ai l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde. Ça m’est égal d’être tué en guerre. De ce que j’ai aimé, que restera-t-il ? Autant que les êtres, je parle des coutumes, des intonations irremplaçables, d’une certaine lumière spirituelle. Du déjeuner dans la ferme provençale sous les oliviers, mais aussi d’Haendel. Les choses, je m’en fous, qui subsisteront. Ce qui vaut, c’est certain arrangement des choses. La civilisation est un bien invisible puisqu’elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement. Nous aurons de parfaits instruments de musique, distribués en grande série, mais où sera le musicien ?

 Si je suis tué en guerre, je m’en moque bien. Ou si je subis une crise de rage de ces sortes de torpilles volantes qui n’ont plus rien à voir avec le vol et font du pilote parmi ses boutons et ses cadrans une sorte de chef comptable (le vol aussi c’est un certain ordre de liens).

Mais si je rentre vivant de ce « job nécessaire et ingrat », il ne se posera pour moi qu’un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?"

  1. A. de Saint-Exupéry,

"Lettre au général X",

30 juillet 1944